La Borde, source d'Inspiration

À l’occasion de la parution du livre « Jouer à La Borde - Théâtre en psychiatrie », La Grenouille est allée à la rencontre de son auteur, Henri Cachia, comédien lillois. 

Comment vous est venue l’idée de réaliser ce livre ? 

HC : L’idée d’aller à La Borde s’est imposée à moi après avoir vu le très beau film de Nicolas Philibert « La Moindre des choses » (1996), mais sans l’intention alors de faire un livre sur ce sujet. 
C’est seulement après avoir vécu trois mois dans ce lieu mythique, pensionnaire parmi les pensionnaires, et participé avec la population labordienne à la création théâtrale « Qui va là-bas ? », le 15 août 2007, qu’il m’a semblé intéressant de faire savoir à l’extérieur, ce que la clinique de La Borde accorde comme intérêt à tout ce qui est artistique. 
En effet, à La Borde, de juin à fin août, j’ai vu que tout ou presque tournait autour de la préparation du spectacle. Que ce soit l’atelier « Extravagance » pour la création des costumes, la construction de la scène spécialement conçue et réalisée pour ce spectacle, et seulement pour celui-ci, la musique et les lectures à la chapelle et sous l’apatam (1). Et bien sûr les répétitions, en plusieurs groupes répartis dans les différents lieux comme la salle de spectacle, la rotonde, le grand salon, et également à l’extérieur. 
Toutes les équipes, à La Borde, sont constituées indifféremment de pensionnaires, de moniteurs et de médecins. 
À noter qu’il s’agissait d’un montage de 4 textes : « De la chaire au trône » d’Amadou Koné, dans lequel j’ai joué le rôle du voyageur, « Le voyage de Monsieur Perrichon » de Labiche, « Retour au désert » de Bernard-Marie Koltès, « Mercier et Camier » de Beckett. Le spectacle était ponctué entre les textes par une chorégraphie intitulée « Les valises », figurant le voyage. 
Il s’agit donc d’un répertoire varié, certains textes pouvant être classés comme « difficiles », d’autres comme « distrayants ». 

Qu’avez-vous retiré de cette expérience ? 
HC : Qu’une vie communautaire entre des êtres humains aux pathologies très différentes est rendue possible à condition de rester vivant à chaque instant, pour que ça ne « rouille » pas. Vie communautaire ou solitaire d’ailleurs, si tel est le désir du moment de l’un ou de l’autre. Dans cette vaste propriété, bien qu’il y ait beaucoup de monde, il reste possible de s’isoler si on en ressent le besoin. 
« Être seul sans être exilé, être en compagnie des autres sans y être contraint, passer d’un espace à l’autre sans en être empêché, retrouver son propre rythme vital, c’est ce que permet un endroit comme La Borde », (extrait de la préface de Yannick Oury-Pulliero). 

Quel a été votre fil conducteur dans cette écriture ? HC : 
Je souhaitais relater mon expérience théâtrale et présenter parallèlement la clinique de La Borde au quotidien. En essayant de me mettre dans la tête de quelqu’un qui ne connaîtrait pas du tout celle-ci, afin de présenter la quintessence et la spécificité de cette aventure. 
Je n’ai pas fait le compte exact du temps passé à l’écriture de l’ouvrage final, mais cela se compte en années... Il y a eu trois moutures, donc trois réécritures, avant d’aboutir à ce qu’un éditeur accepte de le publier… 
La difficulté venait sans doute du fait que, dans mes premiers écrits, je ne parvenais pas à trouver le bon équilibre entre présentation de La Borde et expérience théâtrale. J’espère y être parvenu dans cette dernière version qui paraît aujourd’hui… 
Je me suis même aussi demandé à un moment si ce n’était pas encore un livre de plus (et de trop… ?) sur La Borde, puisque celle-ci a fait l’objet de films, d’émissions de radios et de nombreux livres écrits sur ce lieu, par Jean Oury bien sûr, mais aussi par de nombreux autres auteurs. 

Si vous deviez résumer votre ouvrage ? HC : 
Ce livre, je le qualifierais d’essai-témoignage sur tout ce que cette clinique consacre à la création artistique sur la durée, du point de vue d’un pensionnaire, car à La Borde il ne s’agit pas d’ateliers occupationnels comme on en rencontre souvent. La parole y est aussi donnée aux pensionnaires qui s’expriment dans « Les nouvelles labordiennes » par un effort d’écriture, « car il faut un peu de courage pour écrire » comme le signale l’un d’entre eux.

S’ajoutent au témoignage de l’auteur les magnifiques portraits de pensionnaires réalisés par René Caussanel. 
Peintre-dessinateur résidant en Aveyron, René Caussanel a accepté de participer à ce projet avec 32 dessins réalisés lors de son long séjour à La Borde. 
Écriture, théâtre et dessin sont donc très présents dans cet ouvrage. 
En 2009, pendant dix jours, Henri Cachia a de nouveau séjourné à La Borde, pour travailler avec Yannick Oury-Pulliero sur l’historique de la naissance de La Borde. 
Ce livre est pour le lecteur une belle façon de découvrir l’univers de La Borde au quotidien. 

Le Triton « Jouer à La Borde - Théâtre en psychiatrie » - Henri Cachia. Préface de Yannick Oury-Pulliero – Dessins de René Caussanel Les éditions libertaires - 2015 (1) Apatam : construction légère formée d’un toit fait de végétaux soutenu par des piquets (source Wikipédia). Cela renvoie à l’association Laborde-ivoire. Après avoir travaillé à La Borde, un infirmier africain a ouvert un dispensaire en Côte d’Ivoire, dans l’esprit « labordien ».  

Le Triton - La Grenouille n° 30 - janvier 2016